ODEON - THEATRE DE L'EUROPE

Comme tu me veux
de Luigi Pirandello
mise en scène Stéphane Braunschweig
création — durée estimée 2h10
10 septembre – 9 octobre
Odéon 6e
Dix ans après la fin de la Grande Guerre, la scène est à Berlin – ville où Pirandello résida plusieurs années, à la veille de la prise du pouvoir par les nazis. Au centre de la pièce, “L’inconnue”, une danseuse de cabaret, maîtresse de l’écrivain Salter, qu’a reconnue dans la rue un photographe italien. Selon lui, elle n’est autre qu’une certaine Lucia, jeune mariée portée disparue à la fin du conflit mondial au nord de l’Italie, dans une région qu’avaient occupée et dévastée les troupes autrichiennes. Rentré de la guerre dans une maison vide, Bruno, son époux, n’a cessé de la chercher. Mais est-ce bien elle, cette femme qui semble vouloir oublier son passé dans une vie de débauche ? Ses réactions, face à ces retrouvailles, sont ambiguës, et le restent lorsqu’elle retourne vivre auprès de son époux, en Italie. Imposture ou amnésie traumatique ? Et du côté de Bruno, foi dans le miracle ou opportunisme de celui qui, veuf, aurait été dépossédé des biens de sa femme ? Mi-drame policier, mi-fable existentielle, Comme tu me veux est aussi une pièce sur fond de ruine et de désastre, située dans une Europe au bord d’un nouveau naufrage. Après Soudain l’été dernier de Tennessee Williams et Nous pour un moment d’Arne Lygre, Stéphane Braunschweig poursuit son enquête théâtrale sur les énigmes de l’identité, la rémanence des traumatismes, et les jeux de simulacres grâce auxquels on survit.

Fraternité, conte fantastique
mise en scène Caroline Guiela Nguyen
artiste associée
durée estimée 3h
18 septembre – 17 octobre
Berthier 17e
“Frères humains, qui après nous vivez...”, chantait Villon. Ce temps commun de la fraternité humaine rythme les projets de Caroline Guiela Nguyen. Dans Saigon, elle en remontait le cours, vers le passé colonial du pays de ses origines. Dans Fraternité, conte fantastique, elle en sonde l’avenir, avec un récit qui s’étend sur tout le prochain siècle et résonnera en plusieurs langues. Une catastrophe inexplicable a effacé une partie de l’humanité, contraignant ceux qui sont restés à se confronter à l’énigme de cette disparition. Le temps est hors de ses gonds. Ensemble, les humains font corps pour rendre un sens à l’Histoire – témoignant pour les absents, consolant les présents, préparant la mémoire du prochain siècle. Quel sera l’héritage qu’ils laisseront ? Rassemblant comme à son habitude professionnels et amateurs venus de différents horizons, Caroline Guiela Nguyen a commencé son enquête en recueillant les traces que l’avenir inscrit d’ores et déjà dans notre présent, afin d’inventer théâtralement un “centre de la mémoire et des larmes”, “lieu empathique” chargé de “penser pour l’homme et par l’homme”. Une image l’a guidée dans ce nouveau travail au long cours : les étoiles de notre ciel sont peut-être déjà éteintes, mais les constellations qu’elles forment “restent lumineuses pour nos rétines d’humains”.

Les Frères Karamazov
d’après Fédor Dostoïevski
adaptation et mise en scène Sylvain Creuzevault
artiste associé
avec le Festival d'Automne à Paris
durée estimée 3h45
22 octobre – 13 novembre
Odéon 6e
Les Frères Karamazov est un monstre. Comme pour Les Démons (mis en scène aux Ateliers Berthier à l’automne 2018), et après Le Grand Inquisiteur (créé à l’Odéon 6e à l’automne 2020), Sylvain Creuzevault taille dans ses 1300 pages les éléments d’une lecture inspirée de Heiner Müller et Jean Genet, selon qui l’ultime roman de Dostoïevski est avant tout “une farce, une bouffonnerie énorme et mesquine”. Cet humour farcesque, déjà perceptible dans Les Démons, devient ici littéralement ravageur. “Qui crée veut la destruction”, disait Müller : Creuzevault retrouve partout dans le roman ce mouvement paradoxal d’une écriture qui ne cesse de raturer ce qu’elle affirme. Ainsi, après avoir annoncé le roman de formation d’un jeune saint en devenir, voilà que le narrateur se met à raconter l’histoire d’un crime fascinant. Lequel de ses fils a-t-il tué l’ignoble Fiodor Karamazov : Dimitri le sensuel, le coupable idéal, rival de son père en amour ? Ivan l’intellectuel, tourmenté par la question du mal radical, n’y est-il vraiment pour rien ? Et Aliocha le vertueux, le naïf, n’aurait-il pas lui-même joué un rôle dans cette affaire, ne serait-ce que celui d’être resté aveugle ? L’enquête trouble les certitudes, subvertit les causalités. Les actes, les motifs, les caractères s’ouvrent à toutes les contradictions. Le procès de Dimitri exhibe les ficelles de ce qu’on appelle “justice”. Le cadavre d’un homme de Dieu, au lieu de dégager une odeur de sainteté, se met à puer. Dans ce “jeu de massacre”, note Genet, tandis que se défont la dignité, le sérieux tragiques, “il ne reste que de la charpie. L’allégresse commence”...

La Seconde Surprise de l'amour
de Marivaux
mise en scène Alain Françon
durée estimée 1h50
5 novembre – 4 décembre
Berthier 17e
Voilà six mois que la Marquise est en deuil. À quelques mètres de là, de l’autre côté de son jardin, le Chevalier a perdu tout espoir d’épouser son irremplaçable Angélique. La veuve et l’éploré se croient donc voués aux regrets éternels : la comédie peut commencer. L’addition de leurs deux solitudes, en produisant un couple d’“amis”, va remettre à leur insu le temps en marche... Le thème comique (l’amour quand on ne l’attendait plus, triomphant de tous les obstacles) pourrait sembler conventionnel. Mais Marivaux sait tirer de la mélodie la plus simple des dissonances inattendues, et de la “répétition de l’unique”, écrit Alain Françon, une irrésistible nouveauté. Dramaturge, il sait qu’un personnage ne parle jamais tout à fait d’une seule voix. Celle de la conscience paraît jurer parfois avec celle du sentiment, et qui peut se vanter d’avoir l’oreille assez fine pour toujours démêler leur concert ? Marivaux, lui, l’entend et le fait entendre. Sa langue polie et vibrante ne laisse jamais oublier qu’à tout moment la musique des cœurs peut tourner à la cacophonie, voire au chaos. Rien n’est tout à fait prévisible, car “la durée du personnage marivaudien,” note Françon, est celle d’“un roman impromptu” dont l’issue n’est jamais sûre, jusqu’à l’ultime seconde du troisième acte… Revenant à un théâtre qui fait “une confiance inouïe à la cure par le langage”, Françon, grand directeur d’acteurs, a confié cette partition à de jeunes interprètes qui en restituent toute la subtile vivacité.

Le Passé
de Léonid Andréïev
adaptation et mise en scène Julien Gosselin
compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur
avec le Festival d'Automne à Paris
durée estimée 4h
2 – 19 décembre
Odéon 6e
Le théâtre ne se conjugue-t-il qu’au présent ? Julien Gosselin lui préfère le futur antérieur. Ce n’est pas par hasard qu’avec la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur, il s’est fait connaître par une adaptation des Particules élémentaires, de Michel Houellebecq, suivie de travaux sur l’écriture romanesque de Roberto Bolaño ou Don DeLillo, présentés à l’Odéon en 2014, 2016 et 2018. Un peu à la manière de Treplev dans La Mouette de Tchekhov, il porte en lui une utopie particulière : celle d’une scène qui viendrait nous parler du fond de l’avenir, longtemps après la disparition de l’humanité. Moins pour nous interpeller que pour faire sentir combien notre époque est d’emblée traversée par ce qui adviendra. La modernité porte déjà le souvenir de son propre deuil… Ce regard qui tient notre temps à distance de lui-même, voici que Gosselin le tourne vers le passé. Il y a découvert un auteur pour qui le théâtre est le lieu réservé non aux vivants mais aux revenants, où notre propre vie fait silence pour “voir les morts vivre à nouveau” : Léonid Andréïev. “Ses phrases”, dit Gosselin, “vous creusent un trou dans le cœur”. Ses textes, son théâtre, interrogent un désir obsédant, celui de vivre en excédant les limites de l’existence. Entre la mort de Tchekhov et le premier conflit mondial, la célébrité d’Andréïev fut immense. Vint 1914, puis 1917, et il fut oublié. Sa voix n’était pas de celles qui s’accordent avec quelque régime que ce soit. Pour la faire entendre, Gosselin s’est attaché à transformer son propre langage artistique : accueillir le passé, c’est aussi laisser revenir son théâtre, jouer avec la nostalgie des signes d’autrefois.

Avremo ancora l'occasione di ballare insieme
[Nous aurons encore l’occasion de danser ensemble]
d'après Ginger & Fred de Fellini
un projet de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini
en italien, surtitré en français
10 – 18 décembre
Berthier 17e
Amelia et Pippo avaient connu la gloire dans les music-halls d’Italie en imitant Ginger Rogers et Fred Astaire. Quarante ans plus tard, leur duo de danseurs de claquettes se reforme, le temps d’une émission rétrospective… Dans Ginger & Fred, tourné en 1985, le maestro Fellini retraçait en filigrane les quatre décennies qui le séparaient de ses débuts derrière la caméra, de l’engagement néoréaliste aux années Berlusconi. Daria Deflorian et Antonio Tagliarini s’en inspirent très librement pour leur troisième spectacle à l’Odéon. Ils concluent ainsi une “trilogie cinéma” en abordant le foisonnement fellinien après le minimalisme d’Antonioni. Mais surtout, cette fois-ci, ils ont placé la danse au cœur d’un projet qui réunit trois générations d’artistes. Aux côtés de Daria et Antonio avec leur “art désossé” et leur “vie mise à nu”, deux performeurs “dynamiques, déchaînés” apporteront leur énergie de trentenaires, tandis que “deux animateurs boute-en-train, deux cabotins de 45 ans”, tiendront les rôles de Ginger et Fred jouant avec le public. Ensemble, ces trois couples s’interrogeront sur le destin de l’art et des artistes, tout en reposant à leur manière la question pressante de Fred à Ginger lors d’une coupure de courant en plein spectacle : pourquoi ne pas s’enfuir, pourquoi ne pas quitter le show ?

La Cerisaie
d’Anton Tchekhov
mise en scène Tiago Rodrigues
durée estimée 2h30
7 janvier – 20 février
Odéon 6e
Tiago Rodrigues n’avait jusqu’ici abordé les classiques qu’en les refondant profondément (ainsi de son Antoine et Cléopâtre). Cette fois-ci, le metteur en scène portugais semble vouloir rester au plus près du texte de Tchekhov. Comment donc envisage-t-il cette Cerisaie ? S’il fallait la résumer d’un mot, il choisirait aujourd’hui celui de changement. Cela n’a pas toujours été le cas. Jusqu’ici, il avait toujours considéré “la dernière pièce de Tchekhov comme une œuvre sur la fin des choses, la mort, les adieux.” N’y est-il pas question de la vente inéluctable d’une vieille propriété familiale, du sacrifice de son verger presque centenaire ? L’auteur a tout de même qualifié de “comédie” son ultime chef-d’œuvre, comme pour inviter son public à ne pas s’en tenir à la mélancolie. Dans l’œil de ce tourbillon tragicomique de destruction créatrice se tient Lioubov. Cette Cerisaie où elle perdit un fils est comme une part de son âme ; pourtant, Lioubov reste sourde aux avertissements de Lopakhine, le moujik enrichi. “Créature complexe, extravagante et lunaire”, Lioubov est pareille au “pivot tragique sur lequel tout s’articule”. Isabelle Huppert incarnera au Festival d’Avignon, dans la Cour d’honneur du Palais des papes, cette “victime sacrificielle” offerte “aux dieux du changement”, héroïne d’une Cerisaie à l’image de nos incertitudes – car “monter La Cerisaie aujourd’hui”, affirme Tiago Rodrigues, c’est “aborder les douleurs et les espérances d’un monde nouveau. C’est nous regarder”.

La réponse des Hommes
texte et mise en scène Tiphaine Raffier
durée estimée 3h20
6 – 28 janvier
Théâtre Nanterre-Amandiers – hors les murs
Comment nous orienter en matière éthique ? Traversant récemment la série filmique du Décalogue de Kieslowski, Tiphaine Raffier y a découvert une œuvre qui mesure de façon exemplaire l’intervalle entre nos actes et nos principes. Raffier est fascinée depuis toujours par les questions que posent de tels écarts. Car le théâtre est à ses yeux le “lieu qui peut à la fois séparer et réconcilier les êtres”, confronter la réflexion morale aux contraintes de la vie telle qu’elle est, associer la radicalité de la recherche au plaisir simple de raconter. Et comme elle adore poser des questions mais aussi inventer des histoires, celles qu’elle entrelace dans sa nouvelle création sont de puissantes machines à jouer : parfois drôles, parfois provocatrices, avec toujours ce qu’il faut d’étrangeté concrète pour capter l’attention du public. Dans sa nouvelle création, pour sonder quelques-unes de nos normes de conduite, Tiphaine Raffier a choisi, suivant l’exemple de Kieslowski, d’imaginer des situations très diverses (un fil rouge les traverse, mais il ne faut pas gâcher le suspense !) en se fondant sur un choix d’“œuvres de miséricorde” chrétiennes, dont certaines remontent à l’Évangile selon saint Matthieu (par exemple : “donner à manger aux affamés” ; “vêtir ceux qui sont nus” ; “accueillir les étrangers” ; “ensevelir les morts”). Autant d’injonctions posées comme des problèmes ou lancées comme des défis, pour approcher “les dilemmes et les inquiétudes morales archaïques ou contemporaines qui nous habitent”.

Une mort dans la famille
texte et mise en scène Alexander Zeldin
artiste associé
création
durée estimée 3h
21 janvier – 20 février
Berthier 17e
Pour sa première création en français, Alexander Zeldin tourne une page dans son travail. Love (Berthier, 2018), puis Faith, Hope and Charity (Berthier, 2021), nous ont exposé le versant politique de son théâtre. Le Britannique aborde à présent son versant personnel et prend pour sujet cette épreuve inéluctable : la perte d’un être cher. Le sujet est douloureux. Mais Zeldin estime qu’il est de sa responsabilité d’artiste de nous aider à puiser une force nouvelle face au réel qu’on voudrait fuir ou se dissimuler. Pour s’y exercer lui-même, Zeldin entreprend avant chaque travail une enquête sur les lieux mêmes où se concentrent les noyaux durs de la réalité. Cette recherche, qui témoigne de sa volonté intransigeante de comprendre, est aussi une imprégnation sensible, car les yeux, en s’ouvrant, ouvrent le cœur. Cette ouverture, par sa puissance transgressive qui perce nos défenses personnelles ou sociales, permet à son théâtre de “rapprocher du monde et de la vie”. Le nouvel artiste associé de l’Odéon travaillera avec sa troupe d’amateurs et de professionnels tout en achevant l’écriture de sa pièce. En trois actes – avant et après un tableau central consacré aux derniers jours d’une vieille femme, Marguerite, après son départ en maison de retraite –, il y interrogera “au seuil de la vie et de la mort” les destins de trois générations. Auprès de Marguerite, interprétée par Marie-Christine Barrault, sa fille et ses deux petits-fils chercheront à tirer de leur confrontation avec “un monde qui se meurt [...] la possibilité de ressentir la vie avec une plus grande intensité”.

Entre chien et loup
d’après Dogville de Lars von Trier
un spectacle de Christiane Jatahy
artiste associée
durée estimée 1h50
3 mars – 1er avril
Berthier 17e
Artiste associée à l’Odéon, la Brésilienne Christiane Jatahy travaille depuis longtemps sur le statut de l’étranger, l’accueil de l’exilé, les miroirs qu’ils nous tendent : en témoignent ses deux précédents spectacles, Ithaque et Le Présent qui déborde, inspirés de l’Odyssée. Après Homère, elle puise sa matière dans l’un des films les plus forts des années 2000. Frappée par l’évolution politique récente de son pays, elle a vu dans Dogville de Lars von Trier l’instrument idéal pour mettre à nu les racines du mal en toute communauté. Sa libre adaptation de la trame du film lui permet de lier théâtre et cinéma de façon à multiplier les centres d’attention, de la vue panoramique au très gros plan, invitant ainsi le public à changer sans cesse de point de vue sur l’action en cours. “Dans l’ombre et la lumière”, écrit-elle, “tout sera visible : les acteurs filmés et filmant, les scènes, la musique, le montage – tout ne sera que fiction. Une fiction racontant l’histoire d’une femme brésilienne. Une femme qui s’auto-exile. Elle fuit le fascisme et sans s’en rendre compte, se jette dans ses bras, comme un être qui avance, résolu, vers son destin tragique. Cela pourrait se passer n’importe où dans le monde. Mais c’est ici et maintenant. Un lieu fictif qui peine à intégrer le réel.” Sur ce carrefour entre scène et plateau, Jatahy réunit autour de Julie Bernat, son actrice de prédilection, une distribution franco-suisse avec laquelle poser à nouveau la question qui hante tous ses spectacles : comment rompre le cycle qui nous entraîne vers le pire, que faisons-nous pour réellement changer ?

Le Ciel de Nantes
un spectacle de Christophe Honoré
durée estimée 2h15
8 mars – 3 avril
Odéon 6e
Dans Les Idoles (Odéon, 2019), Christophe Honoré avait laissé toute la place aux artistes qu’il admirait pour mieux rêver de loin à leurs rencontres. Dans Le Ciel de Nantes, il se met en scène et en jeu. Devant nous, un cinéma désaffecté. Une projection est-elle en cours ? Même dans le cinéma de la mémoire, il n’est pas si simple de raconter une histoire qui en entrecroise tant d’autres, et où chacun voudrait dire la vérité. Surtout quand on revient de l’au-delà à l’appel de Christophe, qui tient à réunir son monde autour du film-puzzle qui aurait témoigné d’eux, s’il avait été possible… Trois générations sont là. Odette, dite Mémé Kiki, veuve de guerre en 1943, a eu dix enfants, dont huit avec le père Puig. Parmi eux, Roger, Jacques, Claudie, Marie-Do. Cinquante ans de questions ressurgissent, de non-dits, de comptes à régler. Beaucoup de souvenirs qu’on s’offre comme des cadeaux : matches des “Canaris” à la télévision, mélodies de Jo Dassin, chorégraphies de Sheila. Des amours qui tournent à l’aigre, aussi, des dépressions, de la violence... Et, plus mystérieusement, des failles qui se transmettent, des rêves, la folie. Voire quelques “intersignes”, qui sont “comme l’ombre, projetée en avant, de ce qui doit arriver.” Pas facile pour Christophe, devant un tel public, de débrouiller l’écheveau du récit familial où il est pris. Mais s’agit-il tant que cela de “reprendre le fil”, de révéler la vérité ou rendre justice ? Ce qui fait tenir le portrait de famille, le temps d’un spectacle, est tout autre chose : un besoin de parler aux êtres aimés, une tendresse déchirante, pareille à “un secret”, où l’émotion et le souvenir de l’émotion ne se laissent pas séparer.

Ils nous ont oubliés
d’après La Plâtrière
de Thomas Bernhard
mise en scène Séverine Chavrier
durée estimée 2h30
12 – 27 avril
Berthier 17e
Après Nous sommes repus mais pas repentis (Ateliers Berthier, 2016), Séverine Chavrier aborde un autre Thomas Bernhard, encore assez proche de son passé de chroniqueur judiciaire. Avec un humour dévastateur, le maître de l’exagération déploie dans La Plâtrière quelques-unes de ses obsessions majeures. Vaste et exiguë, vide et encombrée, la Plâtrière est une demeure blanche comme une chambre stérile et noire comme la forêt environnante. Un couple s’y est enfermé après avoir “fait barricader toutes les portes, verrouiller toutes les fenêtres”. Car il faut à Konrad une paix absolue pour écrire son “Essai sur l’Ouïe”. Ce qui lui est justement impossible. D’abord, sa femme est infirme, totalement dépendante de lui. Konrad doit assumer seul les tâches ménagères. Vendre un à un les meubles, à l’insu de son épouse, pour assurer leur subsistance. Garantir leur sécurité, aussi, en cachant des armes dans presque toutes les pièces, car l’isolement attire les rôdeurs… Contribution en forme de farce désespérée à l’“étude de ce qui commande les catastrophes de l’intelligence”, La Plâtrière est une ode à la stérilité magnifique. Chavrier la fait résonner sur un plateau glacial et chargé d’ondes, nourri des souvenirs de Persona et de Shining : un théâtre givré, hanté par tous les spectres du sonore, depuis les voix surgies du sous-sol jusqu’aux percussions jouées en scène sur des plaques de plâtre.

Kliniken
de Lars Norén
mise en scène Julie Duclos
durée estimée 2h40
10 – 26 mai
Odéon 6e
Markus a 18 ans, comme Sofia, comme Roger. Maud et Martin ont passé la quarantaine. Il y a aussi Anders, Anne-Marie, Mohammed... Et l’infirmier Tomas, dont “on se demande dès le début s’il ne ferait pas plutôt partie des patients”. Pas de quoi rire ? Et pourtant, il arrive qu’elle nous fasse sourire, cette douzaine d’êtres en souffrance, d’ici ou d’ailleurs, qui n’auraient jamais dû se rencontrer. C’est absurde, mais la vie est faite ainsi. D’ailleurs, selon Julie Duclos, “à peu de choses près, nous y serions”. Après un Pelléas et Mélisande trop vite interrompu par le premier confinement en mars 2020, la jeune metteuse en scène revient à l’Odéon avec une “fresque des temps modernes” due au plus grand dramaturge suédois contemporain. Cela pourrait être un documentaire, mais métamorphosé par une langue à la fois poétique, triviale et redoutablement précise – en matière de tourments psychiques, Norén savait de quoi il parlait. Selon Duclos, “la fixité de l’espace est le sujet même de la pièce. Les personnages peuvent en sortir, mais sont condamnés à s’y retrouver, et à tourner en rond, attendre.” Comment vivre dans un tel cercle quand on est dépossédé de soi-même ? À l’écart de l’existence ordinaire, les personnages de Norén se parlent, se découvrent, agencent musicalement les fragments de leurs histoires blessées. Des images projetées sur les murs viennent parfois élargir leur espace. Tantôt vers le dehors, ouvrant des échappées vers “un éden ou une respiration.” Tantôt vers le dedans, mettant en avant un détail furtif, révélant une intimité, comme un photographe discret saisit une image au vol “pour attraper la poésie là où elle s’ignore.”

Antoine et Cléopâtre
de William Shakespeare
mise en scène Célie Pauthe
durée estimée 3h45
13 mai – 3 juin
Berthier 17e
Antoine et Cléopâtre : un amour fou, une histoire impossible. L’une des trois pièces de Shakespeare à porter le nom d’un couple. Comme Troïlus et Cressida, le général romain et la reine d’Égypte vivent leur histoire en temps de guerre. Comme Roméo et Juliette, leur passion ne s’achèvera qu’avec leur mort. Mais contrairement aux amants de Vérone, Antoine et Cléopâtre n’en sont plus à la jeunesse de l’amour. Lui est marié à la sœur d’Octave ; elle a été la compagne de Jules César. Avant même de se rencontrer, chacun sait que l’autre va user de la séduction comme d’une arme politique. Et pourtant, dans cet univers où seuls semblent compter l’ambition, le pouvoir nu et le rapport de forces, c’est bien l’amour qui va surgir entre ces deux êtres, irrésistible. Envers et contre tout et tous, y compris eux-mêmes, par-delà les désillusions, les calculs, les trahisons, Antoine et Cléopâtre s’obstineront à partager le même rêve : celui d’inventer un monde où le Tibre et le Nil mêleraient enfin leurs eaux. Ce rêve a pris fin au large d’Actium, en 31 avant J.-C., lorsque leur flotte fut mise en déroute par celle d’Octave César. Mais même le futur Auguste ne put empêcher ce rêve englouti de revenir hanter l’Histoire. Racine, dans Bérénice, en a donné sa vision tragique, dont Célie Pauthe a signé une mise en scène aux Ateliers Berthier. Pour donner corps à la tragédie de Shakespeare, elle fait à nouveau appel à Mounir Margoum et à Mélodie Richard.

Vernon Subutex 1
de Virginie Despentes
mise en scène Thomas Ostermeier
en allemand, surtitré en français
durée estimée 4h
18 – 26 juin
Odéon 6e
Rien ne va plus pour Vernon Subutex. Jadis son magasin de disques, Revolver, était connu dans tout Paris. Il n’en reste que l’enseigne au néon, tournant sur elle-même dans le ciel noir. À l’ère du numérique, Vernon n’est plus qu’un dinosaure. Et quand son vieux copain Alex Bleach, devenu chanteur à succès, est retrouvé mort dans une baignoire, plus personne ne paie ses factures. Vernon est expulsé. De canapé-lit en canapé-lit chez d’anciennes connaissances, il erre dans un Paris marqué par la fracture sociale. Dernière étape : la rue... Ponctuant sa descente aux enfers, un trio rock (guitare, basse, batterie) lyrique et percussif nous est servi live sur un plateau tournant comme un 33 tours, tandis que des murs de téléviseurs nous mitraillent d’images urbaines à la Robert Frank. Entre deux morceaux défile une galerie de figures faites pour inspirer le directeur de la Schaubühne et sa compagnie : scénariste malchanceux, ancien punk néo-réac, musulman libéral dont la fille s’est radicalisée, ex-star du porno féministe, super-détective spécialisée dans le cyber-harcèlement, trans brésilienne ou macho de banlieue. Leurs récits haletants, multipliant les perspectives, où se heurtent les générations, les orientations politiques, les identités de classe ou de genre, forment une fresque vertigineuse, satire grinçante et sombre des égoïsmes de l’époque. La trilogie Subutex a connu un énorme succès. En abordant l’écriture de Virginie Despentes, Thomas Ostermeier revient à la prose française contemporaine, après Retour à Reims et Histoire de la violence, pour dresser une nouvelle fois l’état des lieux d’une société de plus en plus brutale.

Pratique


Théâtre de l'Odéon 
Entrée du public : Place de l'Odéon, Paris 6e

Ateliers Berthier
Entrée du public : 1, rue André Suares, Paris 17e (angle du bd Berthier)


Information : 
+33 1 44 85 40 40

Site internet :

www.theatre-odeon.eu